Le calme dans la douleur.
J'ai regardé Têtes Brûlées lors de son screening au Cinemamed.
Déjà, je l'attendais depuis longtemps. C'est une enfant de BX qui l'a réalisé. Je l'ai vue évoluer, se construire, je l'ai entendue grandir. Maja-Ajmia nous a impliqués dans ce projet, nous a raconté son histoire, nous a expliqué sa construction. Et aujourd'hui, nous voilà devant le grand écran du cinéma Palace pour le regarder.
Les lumières s'éteignent, les premières images apparaissent.
Fin. Les noms se succèdent, le générique défile. La lumière met du temps à revenir. C'est mieux comme ça, parce que dans la salle, au milieu du silence, ça renifle. On fixe cet écran sans bouger. Il faut absorber. Il faut chérir l'émotion. « Eh bien, bravo ! » perce la bulle et nous sort de notre transe. Voilà, ça se lève, ça crie de joie. On applaudit. La joie est pure. Les enfants de la ville l'ont fait. Bruxelles était là, devant nos yeux, dans toute sa douceur, son humanité et sa réalité.
Avant de continuer, parlons de l'histoire : Eya a 12 ans. Elle est très proche de son grand frère, Younes. Elle est très proche des potes de son grand frère. Ils l'écoutent réciter ses exposés, ils la regardent faire ses danses et parfois, pourquoi pas, ils participent. Ils aiment Eya, comme ils aiment Younes. Une jeunesse simple et similaire à tant d'autres parmi nous, jusqu'au jour où tout bascule. Les voilà confrontés à une perte, absolument inattendue et d'autant plus douloureuse. Pendant quelques jours, on se retrouve au centre de cette famille endeuillée. On accompagne Eya tout au long de ces longues journées.
Je salue le jeu d'acteur de l'ensemble et surtout celui de Safa Gharbaoui, qui mène la barque avec son interprétation d'Eya. Si, par moments, on peut trouver une certaine raideur dans le mouvement, dans certaines phrases, c'est vite rattrapé par la sincérité que portent nos jeunes acteurs. Et si c'est bien un deuil que l'on va vivre pendant cette heure et demie de film, c'est surtout l'amour que l'on va retenir.
Film contemplatif, porté par de beaux moments sans dialogue, il n'est pas dénué de force. Certaines scènes m'ont physiquement fait mal et c'était dur de ne pas juste pleurer, telle que la scène où la grande sœur enceinte d'Eya arrive à la maison familiale et pleure son frère avec la rage du désespoir. On s'habitue vite au film de deuil où la tristesse est silencieuse et passe dans les regards ou dans l'absence de mouvement. Maja-Ajmia nous donne au contraire quelque chose de plus viscéral. Cette femme enceinte qui hurle à la mort, à Dieu, de la prendre et de lui rendre son frère. C'est presque impossible de rester de marbre devant ces images, tellement elles font écho à un sentiment, une sensation connue. Crier, pleurer, vomir sa tristesse pour ne pas qu'elle nous étouffe.
C'est ça la grande force de ce film : l'authenticité. La familiarité qui suit le décès d'un être aimé. L'arrivée de la famille, des amis. Le ballet des préparatifs ; trouver des chaises pour accueillir. Emprunter les casseroles pour nourrir. Une chorégraphie claire s'organise dans la communauté. Il faut soutenir, il faut porter. On sait que la famille endeuillée n'a pas la force de bouger. Alors pendant cette période, chacun prend en main une partie du monde pour alléger la charge du cœur lourd. Il faut porter les membres cassés, parce que marcher est compliqué. Bien des gens pourront se reconnaître, ou reconnaître les leurs, dans ces scènes.
Et dans toute cette authenticité, on retrouve une autre trace, ô combien ignorée dans le paysage cinématographique actuel : des hommes emplis de douceur, emplis d'amour et surtout qui l'expriment verbalement, physiquement. Lorsque vous apercevez deux des potes de Younes qui se serrent dans les bras en récitant une prière pour adoucir la peine. Lorsque le père d'Eya se pose sur le lit et regarde ses deux filles dormir, ne peut s'empêcher de pleurer. Encore une fois, la réalisatrice touche quelque chose que l'on ne voit pas assez et nous, on y aperçoit des gens qu'on connaît. On y reconnaît davantage nos frères, nos pères, nos mères et nos amis. C'est pour ça que je dis, j'ai vu Bruxelles. Bruxelles que je connais. Bruxelles que j'aime.
L'importance de la foi et de la religion est abordée dans ce film avec douceur. On a besoin de Dieu, on a besoin de croire, parce que l'impossible, l'inexplicable est arrivé. Il n'y a pas trente-six moyens de surmonter cela : il faut parfois s'en remettre à Dieu, à sa foi ou au futur pour survivre à la déchirure.
Un premier film réussi, car aussi personnel qu'universel. Si une chose rassemble tous les êtres humains, c'est bien la perte d'un être cher. Chacun le vit à sa manière, mais ces manières se ressemblent bien plus qu'on ne veut l'admettre.
Le 12/03 au cinéma, en Belgique