L'Odyssée d'une identité
J’ai emprunté Hazara Blues à mon travail parce que la couverture sombre, ponctuée de détails verts, m’a immédiatement happée. Difficile de ne pas s’arrêter devant une image aussi belle. Et en m’approchant, quelque chose a résonné : le dessin m’évoquait une autre bande dessinée que j’avais profondément aimée, Majnoun & Leili. Quel ne fut pas mon ravissement de découvrir que le dessinateur était le même.
L’histoire, pourtant, n’est pas celle du dessinateur mais celle de Reza Sahibdad. Réalisateur et scénariste, né en Iran, d’origine afghane. Ce que Reza va nous raconter n’est pas loin d’un conte de fées — mais un conte de fées cruel, cassé, presque noir. Les monstres prennent beaucoup de place et ils perdent rarement. Le héros est souvent perdu. Le conte de fées est sauvé des ténèbres par les mains tendues des gens autour de notre héros. C’est aussi un rappel brutal de l’absurdité qui règne parfois dans le cœur de l’homme. Car Reza est Afghan, né en Iran. Rien que cela suffit déjà à lui compliquer l’existence. Les Afghans n’ont pas un immense fan-club en Iran. Mais Reza, en plus, appartient à la tribu des Hazaras. Et les Hazaras ne sont appréciés ni en Iran, ni en Afghanistan. Une petite tribu paria, qui avance dans la vie comme elle peut.

Quand Reza arrive en France à 28 ans, il comprend deux choses :
1. Il doit connaître sa date de naissance par cœur.
2. Cette date de naissance est la clé qui ouvre ou referme la gueule du dragon de l’immigration : la dame qui interroge les demandeurs d’asile pour décider s’ils méritent, ou non, le droit de rester.
La dame se tient droite, très droite, face à Reza. Lui n’a qu’à ouvrir la bouche et raconter. Et il doit raconter tout ce qu’il peut, comme Shéhérazade devant le sultan : il en va de sa vie, de son avenir.
Alors Reza raconte. Il nous raconte son enfance dans les rues de Téhéran. Les journées à l’école où on l’oblige, devant tous, à déclarer son identité afghane. Les affiches qui martèlent : « Ce pays est beau, mais il n’est pas le vôtre. » Son père, qui n’ayant pas le droit à des papiers parce qu’il est Afghan, n’a pas non plus le droit de travailler — et finit par travailler au noir, de longues heures, des heures dangereuses. Son grand frère, celui qui voulait aider les siens et qui, pour cela, perdra sa liberté. Sa mère, qui tente de garder sa famille soudée malgré tout, qui pleure durant des heures devant une prison pour voir son fils qu’on lui a pris.
Et puis Reza parle de lui. Lui qui commence à travailler à dix ans. Lui dont la passion pour le cinéma grandit à chaque VHS achetée sous le manteau. Lui qui quitte l’Iran pour une France qui l’accueille avec le froid et l’hostilité réservés aux migrants.
Dans ce kaléidoscope de souvenirs, on grandit avec Reza. On commet ses bêtises, on porte ses erreurs, on écoute les histoires des autres et on rêve avec lui.

L’harmonie entre le mot et le dessin nous entraîne dans un mouvement d’une douceur trompeuse. Le récit est coloré, mais il n’est pas joyeux. Il est ponctué de moments légers, parfois absurdes, qui nous tirent un sourire — mais la réalité revient toujours. Et elle revient vite.

Dans les dessins de Damezin, on ressent la vivacité, l’agilité, la manière qu’a l’humain de s’adapter aux situations les plus étranges. Les personnages flottent, roulent sur la page ; on est emporté, on vole, on vacille. On s’émerveille devant le géant, on se brise devant la tristesse si finement dessinée. Les regards restent neutres juste assez longtemps… jusqu’à la nouvelle qui vient plaquer la douleur sur les visages. Et d’un seul regard, toute une planche se renverse.
L’histoire est injuste, révoltante, terrible. Et pourtant, tandis que nous nous indignons, Reza, lui, parle avec une nostalgie joyeuse. Il évoque ses souvenirs avec douceur, amertume, et une tristesse lumineuse.
Hazara Blues est un roman graphique splendide dans sa construction, ses couleurs et son dessin. Facile à suivre, riche à découvrir. Cette lumière posée sur une ethnie reniée par les siens et ignorée des autres est, à elle seule, une raison de prendre cette bande dessinée et de lui laisser une chance.